Nicholas Manning – Présences Invisibles
Comment est née l’idée de « Présences Invisibles » ?
Le titre est venu très tard dans le processus – ce qui est presque toujours le cas pour moi, surtout pour ne pas interrompre ou altérer l’expérience très organique et sensuelle de la peinture. En réfléchissant à cet ensemble d’œuvres, il fallait surtout que le titre reste très indéterminé : qu’il ne définisse pas la nature ou la qualité de ces présences, mais qu’il laisse toujours aux visiteurs, et à moi-même, la possibilité de la rêverie et de la projection. Je ne pars jamais d’un concept préétabli. C’est dans l’expérience même de la peinture que la pensée s’arrête – ou qu’elle n’apparaît que par bribes, submergée le plus souvent par l’émotion. Quand je peins seul, il m’arrive assez souvent d’être traversé par des émotions d’une intensité inattendue. Dans presque chaque tableau, j’espère qu’il y a des forces – pas toujours des êtres, mais en tout cas quelque chose qui échappe au premier regard. Une silhouette à peine distincte du fond, une lumière qui ne vient de nulle part, une figure dont on ne sait si elle arrive ou disparaît. Pour moi, ce ne sont pas de simples effets esthétiques mais une véritable position ontologique : une façon de dire que le visible n’est jamais qu’une surface, et que ce qui compte se tient juste en dessous, ou juste au-delà.
Comment définirais-tu ces « présences » ?
Je reviens ici encore à la notion d’indétermination. Ces présences décrivent tout autant la lumière que les traces de figures ou de silhouettes ambiguës : âmes ou fantômes, êtres de notre monde ou des au-delàs, au sens pluriel du terme. Je suis influencé bien sûr par toutes sortes de traditions de récits mystiques ou d’expériences altérées et spirituelles, en particulier, de nos jours, par les descriptions si nombreuses d’expériences de mort imminente : ces récits où l’on dit avoir perçu des êtres indistincts, définis parfois par une lumière intérieure ou environnante, le plus souvent sans visage, sans trace qui les définisse comme une personne ou une subjectivité – mais qu’on reconnaît néanmoins comme la présence, parfois sacrée, de quelqu’un que l’on a connu de manière très intime. Je les pense donc moins comme de simples apparitions que comme des tentatives de représentation de ce qui ne peut pas se représenter. Ce sont des entités liminales, ni tout à fait de ce monde ni d’un autre monde clairement défini. Elles semblent parfois hanter un lieu, mais tout aussi souvent elles semblent l’habiter – et se souvenir d’y avoir vécu dans une vie passée ou à venir. La hantise suppose une rupture, un trauma, un retour du passé. Ce que je cherche à peindre, c’est plutôt une coexistence silencieuse : la possibilité que le monde visible et un monde parallèle occupent le même espace sans se confronter, sans même forcément se percevoir. C’est, idéalement, une métaphysique des mondes possibles.
Trace, absence, mémoire – quelle place dans ta démarche ?
Je ne fais pas une peinture de la mémoire, mais de la projection. Je me sers certes d’images recomposées – des lieux ou des choses vus, recombinés, souvent déformés – mais ces images ne sont que des points de départ pour un processus d’imagination et de dérive. Ce qui m’intéresse, c’est moins l’absence que la présence latente, et c’est là que la notion de trace me parle le plus : une trace n’est pas nécessairement la marque d’une chose passée – elle peut être l’anticipation d’une présence à venir. Dans mes paysages, les petites figures qui traversent la scène laissent peu de traces au sens traditionnel ; ce sont leurs trajectoires possibles, leurs destinations inconnues, qui créent une tension à la fois esthétique et narrative. Ces histoires imaginaires sont structurelles dans ma peinture : je travaille les espaces vides, les ciels démesurés ou trop chargés de couleurs, les étendues qui écrasent les figures minuscules. Mais cet écrasement n’est pas nihiliste ; c’est une invitation à imaginer d’autres mondes possibles. Quant à la mémoire, elle est moins autobiographique qu’archétypale : ce sont des mémoires collectives, des substrats d’images enfouies – l’icône byzantine, la fête flamande, le paysage romantique – qui remontent à la surface sous des formes déplacées.
Quelle expérience souhaites-tu proposer aux visiteurs ?
Je voudrais surtout provoquer une expérience de contemplation, de méditation, de rêverie. Ma peinture n’est clairement pas un art de la révolte : c’est un art de l’absorption, du rêve, du fait de partir vers d’autres horizons que je pense tout aussi réels que ceux de notre perception quotidienne. Une fantaisie et une fantasmagorie qui provoquent parfois des émotions de calme, mais aussi d’altération ; comme un rêve dont on se souvient vaguement au réveil. J’aimerais que le temps ralentisse quelque peu pour le visiteur. C’est peut-être la chose la plus difficile à obtenir aujourd’hui, cette disponibilité à rester devant une image sans chercher à la résoudre, ni à dissiper les émotions fortes ou ambiguës qu’elle suscite. Parfois mes tableaux se donnent d’emblée, mais à d’autres moments – et même pour moi pendant le processus de peinture – ils demandent une attention flottante, proche du rêve éveillé : une disponibilité sensorielle et émotionnelle qui permet à des images et des sentiments inattendus de remonter. Je ne cherche pas la contemplation au sens passif, mais un éveil perceptif : ce moment où l’on réalise qu’on a d’abord vu un paysage, et qu’il y avait depuis le début autre chose qui regardait en retour. En cela la couleur est essentielle : si intense et si vivace précisément pour déformer le réel, pour nous amener ailleurs, là où le ciel est parfois rose, la mer jaune ou verte. L’héritage des Nabis et des Fauves, du post-impressionnisme à l’expressionnisme, de Vallotton à Munch, est bien sûr très important ici.
Qu’aimerais-tu que le public questionne en sortant ?
Ce qui donne naissance au rêve. Ce qui fait émerger l’émotion au-delà de toute pensée et de tout concept. Je voudrais que mes tableaux fonctionnent parfois – si on a de la chance – comme une petite fenêtre ouverte ou une porte entre-bâillée : un passage inattendu vers un autre monde possible, une autre expérience. Ce qui est à la base de cela est peut-être irréductiblement sensuel et émotif, et repose sur une incertitude fondamentale : nous rêvons au contact avec le monde, nous faisons une expérience précisément en partant vers d’autres mondes. C’est cet espace d’incertitude, entre la rêverie et l’imaginaire, entre le vu et le senti, que je cherche idéalement à ouvrir.
L’exposition Présences Invisibles du 11 au 28 mars 2026 à la Galerie Alcôve
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